1
février
2022

MAIS QUE SE PASSE-T’IL DANS NOS TÊTES ?

Mettons-nous les mêmes choses derrière une femme blonde ou brune ? L’être humain, pour se repérer, met bien volontiers les gens dans des cases stéréotypées. Mais que se joue-t’il chez l’Homme lorsqu’il subit ou provoque racisme ou discrimination ? Sommes-nous toujours « clean » dans nos propos ? La discussion est lancée avec Catherine Rais-Assa et Sophie James, accueillantes à La Marouette, lieu d’écoute et de parole pour les parents et les enfants (jusqu’à 4 ans). Ping pong.

Racisme ou discrimination, ça vient de quoi ?
Sophie : Le racisme, ça m’évoque la question de l’identité, donc du rapport à soi et à l’autre. L’identité, c’est une question pas simple pour l’être humain, et fondamentale pour le petit enfant qui se construit : qu’est-ce que je suis ? Qui suis-je ? Mais aussi qui sont les autres ? Le racisme peut être compris comme un mécanisme de défense, une façon douloureuse de faire avec les différences repérées chez les autres, et de se rassurer sur son identité propre.
Catherine : Le racisme est une construction de nos sociétés. Ce n’est pas par nature que nous sommes racistes, mais par exemple, pour un enfant, c’est toujours à travers un processus d’expérience et de pensée qu’il découvre que sa couleur de peau est différente par exemple. Me vient la question de notre humanité finalement. Et quelle est l’humanité de la personne qui a des propos ou des actes racistes ? Effectivement, se construire avec une histoire où il a été question de racisme, c’est sans doute quelque chose d’extrêmement difficile. Mais c’est aussi comment ne pas reproduire ce dont on a été victime ?
Sophie : pour forger notre identité, nous cherchons des repères, savoir qui on est et où se situer par rapport aux autres. Un des repères peut être la couleur de peau, la provenance, la religion… Et les discriminations, le racisme, peuvent s’inscrire là-dedans, en définissant différents types de personnes, dont on va se sentir proche ou à l’inverse étranger. Quand on est victime d’actes racistes, quelqu’un d’extérieur vient nous assigner à des caractéristiques alors qu’on est tous d’abord des êtres humains. Notre identité propre est dénigrée. Que quelqu’un prétende avoir une connaissance sur nous-même, en nous résumant à des traits particuliers, peut être très violent, à
fortiori s’il nous réduit à des caractéristiques arbitraires et avec dénigrement. Cela peut créer des choses intimement douloureuses… Parfois jusqu’au traumatisme. Un événement violentant que la personne n’arrive pas à intégrer psychiquement. Une manière de traiter le traumatisme, c’est de pouvoir mettre des mots : sur l’événement, sur ce qui s’est dit, sur ce qu’on ressent. Il est donc important que la personne puisse être accueillie, entendue.
Catherine : C’est la question du récit, raconter, pour soi d’abord et puis c’est également une question de transmission. On sera plus à même de vivre avec cette histoire, dans notre lien intergénérationnel, parce qu’elle aura été nommée.

C’est le même schéma pour celui qui veut dominer ?
Sophie : dans l’esclavage, il y a une domination manifeste. Et l’on peut s’interroger sur la violence qui a cours du côté de celui qui l’exprime. Pourquoi cette posture de domination et de violence vis-à-vis d’un autre ?

C’est la peur de l’autre ?
Sophie : on voit que la peur de l’autre est présente chez l’être humain et s’exprime régulièrement. Liée à cette délicate question de l’identité mais aussi concrètement : comment je m’y prends avec l’autre, ces autres, qui sont souvent bien différents de moi… avec qui j’ai à faire au quotidien. Et puis l’autre, que me veut-il, que va t’il attendre de moi ? Pas si simple encore une fois ! Et la question de la violence, elle est inhérente à l’être humain, parce qu’on est vivant on a en nous de l’agressivité. On le voit chez le petit enfant. Dans notre manière de nous situer par rapport aux autres, l’agressivité va plus ou moins s’exprimer. De façon caricaturale : si je ne domine pas, est-ce que je vais être dominé ? L’autre va peut-être essayer de me dominer et comment je vais réagir ? Les règles en société, que le jeune enfant va apprendre, vont permettre de réguler cette agressivité, pour qu’elle ne submerge pas l’enfant, l’être humain, et qu’on puisse vivre ensemble. C’est donc tout un apprentissage. Aussi il faut que l’enfant, et tout un chacun, puisse exprimer un peu son agressivité, sinon c’est en interne qu’elle pourrait trouver à s’exprimer. Délicat problème de l’être humain, abordé dans « Le malaise dans la culture » par Freud. Il s’agit donc de pouvoir exprimer cet état sans porter atteinte à l’autre. Cela passe notamment par transformer, sublimer l’agressivité en des activités diverses, valorisées socialement.

Est-ce qu’un enfant qui cherche à dominer les autres est forcément en insécurité ?
Sophie : ça témoigne peut-être d’un vécu actuel compliqué, ou pour un adulte, d’un rapport à l’autre qui n’est pas apaisé. Mais l’enfant qui se construit dans son lien à l’autre, passe par des expériences de relation, parfois de domination. Aussi, dans nos rapports au quotidien, un acte discriminant ou raciste, ça peut arriver, survenir malgré nous, pris dans les normes culturelles ou les représentations qui sont les nôtres. On peut alors s’interroger sur nous-même : sur notre rapport à l’altérité, aux différences, aux idées-reçues.
Catherine : On n’y échappe pas, qui que nous soyons et il est important, je pense, « d’être en veille » sur ce que nous laissons entendre, montrons…
Sophie : et c’est souvent sur l’apparence physique des gens…

Mais ça peut aller aussi au-delà de quelque chose de physique…
Catherine : oui pour certains, pour faire partie du monde des humains, il faudrait rentrer dans telle ou telle case. Et dès lors qu’on est un peu différent, notre appartenance à ce monde pourrait être remise en cause… par peur, par méconnaissance… par des envies de domination…
Sophie : ou pour faire partie du groupe ! Parce que si on a idée que l’être humain est toujours singulier, c’est-à-dire unique, il y a forcément des différences : elles sont acceptées, intégrées, c’est une richesse. Mais malgré tout, les rapports humains restent subtils, complexes. Penser en termes de groupe, c’est se rapprocher de sa classe sociale ou de sa couleur de peau ou sa langue. C’est potentiellement rejeter ceux qui n’entrent pas dans nos critères, c’est une histoire d’appartenance.

C’est revenir à une forme de domination…
Catherine : par exemple, dans certains pays, les femmes sont toujours réduites à leur capacité à donner des enfants et servir l’homme, c’est encore quelque chose qui se poursuit cette histoire de domination, d’esclavage…
Sophie : oui, ça interroge sur ce qu’est notre humanité. L’être humain est un être complexe : se construire psychiquement depuis la naissance et évoluer tout au long des événements de la vie, c’est tout un parcours, qui n’est pas donné d’emblée. Par exemple, avoir de l’empathie pour l’autre, c’est-à-dire essayer de se mettre à sa place, imaginer ce qu’il ressent, cela n’existe pas forcément pour chacun d’entre nous, selon son histoire propre. C’est un exemple parmi d’autres, pour essayer de comprendre les maux de ce monde.

Propos recueillis par Valérie Marion

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